VOGUE FASHION FESTIVAL X SWAROVSKI : ÊTRE DESIGNER AUJOURD’HUI

On connait depuis plusieurs années un changement du rapport à la mode : changement des modes d’accès, de production, de communication… On va discuter aujourd’hui de la nouvelle manière d’exercer le métier de designer en compagnie de :

  • Isabel Marrant – a créé sa marque en 1994
  • Olivier Rousteing – directeur artistique de Balmain depuis 2011

 

 

Quelle est l’inspiration? 

C’est la première question qui survient, comme une évidence. C’est souvent la question qui leur est posée à la fin d’un défilé.

Isabel : Ça peut être une femme dans la rue, un geste, une attitude…. Une femme qui soulève ses cheveux, qui donne alors envie de mettre en valeur le cou d’une femme, en amenant à travailler les épaules, le port de tête….

Un designer est comme un cuisinier, il ramasse des choses, les épingle et finalement ce collage raconte une histoire.

Olivier : Il faut essayer de ne pas se mettre de filtre, de se laisser aller.

La laideur aussi peut être inspirante.

La vraie question à se poser, nous dit Olivier, c’est « Je suis tombé amoureux de ça, ok mais pourquoi ? » Il faut savoir communiquer cette inspiration surtout, parce que derrière il y a des équipes de 100pers, qui vont intervenir dans la création, sur le défilé, auprès de la presse….

Quel est leur rythme de travail aujourd’hui ?

Isabel fait actuellement 6 collections/an et n’en fera pas plus dans 1an. Elle va lancer une collection homme, mais plutôt en capsule, pas vraiment en défilé. « C’est trop ».

Olivier présente actuellement 6 collections également, soit deux collections Homme, deux collections Femme et deux collections Kids. « J’ai des difficultés à déléguer certains aspects », confie-t-il.

Comment embaucher ses équipes ?

Olivier : Ne pas chercher des clones de soi même mais personnalités fortes. « La plupart de mes collaborateurs sont des gens qui adorent Balmain mais qui ne vont pas forcément porter du Balmain. On a besoin de gens différents de soi sinon on se perd en tant que designer et en tant que personne. » D’ailleurs, Olivier conduit lui-même les entretiens pour constituer ses équipes. « Je passe 99% du temps au bureau – sans distinction vie privée/publique. » La vraie question pour lui quand un candidat se présente, c’est Pourquoi vous aimez Balmain ?

Isabel : Pour elle tout est question de personnalité, d’énergie. Elle a besoin de ressentir ça chez une personne. Et de ressentir sa créativité. Elle demande donc toujours aux candidats un petit dossier pour voir quelle est leur vision de la marque. En règle général, Isabel nous confie qu’elle aime bien former les gens. Elle a un sentiment d’imposture à faire dessiner les collections par les autres. C’est pourquoi elle s’efforce de former les membres de ses équipes pour les amener à sa patte en partant de leur propre personnalité.

Olivier a commencé Balmain a 24ans. « J’ai eu cette chance de commencer jeune mais je me suis senti mal à l’aise d’engager des vieux de 40ans. Il y a un fort esprit de jeunesse chez balmain, des gens de ma génération d’Olivier. À mon arrivée, il y avait même des stagiaires plus âgés que moi. Aujourd’hui avec plus de maturité, je suis à l’aise avec cete idée. »

Quelle est leur relation au business, à leur PDG ?

Isabel : On arrive un jour à un certain point où il n’est plus possible d’avoir toutes les casquettes. Un PDG est un chef d’orchestre qui accorde les services et les emmène vers une même voie. Aujourd’hui [en 2016], un nouveau PDG a été recruté pour developper la maison Isabel Marant. Isabel avait en effet commencé avec 2 amis de l’école qui ont porté le projet avec elle. Mais aucun d’eux n’avait de compétences dans la gestion d’une sociétés, juste la niaque. Et cette insouciance, cette énergie de la jeunesse sont parfait pour débuter mais à un moment on a besoin de compétences particulières, d’où le nouveau PDG dans la perspective du développement des parfums, des lunettes… « Il a l’expertise de nos métiers ».

Olivier : « Le PDG va nous pousser dans une stratégie plus business que nous on y pense. Il a l’oeil sur le contour du défilé, de la collection. Il va voir votre créativité et a l’intelligence de la développer stratégiquement sur des terrains auxquels vous n’aviez pas pensé. Pour moi, l’osmose entre le designer et le PDG est importante et la stratégie doit etre mutuelle. »

Collaboration H&M – à qui on parle, de différent?

Isabel : Même si Olivier et moi-même sommes connus dans les territoires de la mode, il y a des endroits où l’on n’a pas de points de vente naturellement ou bien ce public là ne nous nous connait pas – on a des prix qui font que la population ne se permet même pas d’accéder à ce type de produits. Nous avons fait cette opération avec H&M pour remercier les gens qui nous adulent mais qui n’ont pas du tout les moyens de s’offrir nos collections. » Si c’est un accélérateur de particules ? Tout ce qu’elle nous dit c’est qu’il faut pas le faire pour ça.

Pour Olivier c’est sa plus belle expérience car son ambition a toujours été de démocratiser la mode pour ceux qui n’ont pas les moyens. Faire H&M c’est une consécration car ça implique qu’on a réussi à créer un nom pertinent et on remercie par là même le public, les fans.

Cette euphorie, cet amour des gens…ça nous donne encore plus envie de faire de la mode, et de la faire pour les gens qui en rêvent, pour les jeunes qui font la mode et pas que pour les 600 personnes qui peuvent assister au défilé.

N’ont-ils pas peur de voir leurs idées cannibalisées par un géant ?

Olivier : Il ne faut pas toujours avoir peur, il faut être honnête et généreux en ouvrant les portes à d’autres personnes. Être copié, c’est être original. Être copié c’est très important et c’est bon signe finalement. Ça ne m’a jamais dérangé d’etre copié. Ça veut dire que notre tendance descend dans la rue ! Sinon il faudrait changer de designer ou de marque car il y aurait un problème.

H&M = le best of de leurs créations ?

Isabel : « Il y a toujours une patte même si de saison on saison on change.  C’est l’adn d’une marque. Avec h&m on a joué le jeu du recul sur notre travail pour en faire sortir la moelle, la substance et traduire l’essence de la marque. Le process le plus difficile c’est de se demander pourquoi telle ou telle collection a marché/pas marché? On se rend compte qu’au fil des collections un ADN se crée. »

Olivier : « C’est aussi une remise en question – pourquoi on réussit ? pourquoi balmain ? qu’est ce qui plait ? qu’est ce que j’ai à montrer dans le monde en tant que designer ? C’est une démarche importante car on va etre connu dans le monde d’après ça. »


     Chez Balmain, au dernier défilé, le nombre de modèles a doublé – il y a eu 80 passages. 80 passages c’est plus de travail, plus de diversité, plus de vêtements. Avec son rachat par le groupe Mayola, qui possède également valentino, un nouveau chapitre s’est ouvert pour Balmain, qui a envie aujourd’hui de globaliser sa marque, de s’ouvrir à un autre type de femmes, de s’ouvrir à une clientèle masculine aussi. 80 passages, cela permet également de montrer plus de facettes de sa créativité et de son identité, et d’inviter ainsi d’autres type de clientes à aimer Balmain. Pour Olivier, c’est un nouveau challenge.

Comment sera cette nouvelle femme ? La femme de la Balmain army avait une armure, qu’elle a laissé tomber au dernier défilé : elle a ressenti un besoin légèreté, elle a eu envie de baisser ses armures, d’etre moins sur la défensive, d’être plus sensible, plus fragile aussi. Cela reflète aussi peut-être le ressenti d’Olivier, qui nous dit « ’je veux] assumer plus qui je suis aujourd’hui ».

Mais la mode c’est aussi le reflet de l’actualité. Le décès de Sonia Rykiel, par exemple, a fortement marqué de son empreinte l’industrie endeuillé d’un de ses plus grands talents. On a retrouvé ses codes (les rayures, la fluidité) chez balmain aussi, comme un « hommage », fut-il conscient ou non.

Pour Olivier, Balmain reste un univers très français. En dépit de son penchant prononcé pour la culture populaire, la mode française des années 1970 cette mode qui parlait au monde entier, qui s’affichait sur les stars controversées. C’est ce que Balmain veut faire revivre aujourd’hui. Pour Olivier, qui est français, ces références à Rykiel et d’autres maisons françaises, l’ancrage parisien aussi, n’ont rien d’étonnant.

Pour Isabel, Rykiel était la créatrice féminine qui représentait les femmes de son époque – elle représentait la femme cultivée de la rive gauche parisienne. « J’espère faire la même chose. » En 2002, quand Le Pen est arrivé au second tour, les vitrines Rykiel appelaient à voter Chirac au boulevard St Germain. Elle avait fait aussi les sex toys.Preuve encore, que la mode peut aussi être engagée.

Feriez vous de meme ?

Isabel : « Pas aussi fort, mais on envoie des messages aussi, on est précepteurs de certaines valeurs et c’est qc. qui m’a toujours plu dans le métier : pas juste faire de la mode mais embrasser une dimension sociétale. On est comme des éponges qui re traduisent un certain état d’esprit ou une situation d’une certaine époque, une réaction à certaines choses. Certains le disent plus ouvertement, comme Vivienne Westwood aussi. »

Olivier : « Tout art est politique, bouleverse les tabous. Sinon ça n’est pas de l’art. »

La femme d’Isabel est libre, elle emprunte aux deux vestiaires, c’est une femme controversée, forte et qui n’a peur de rien. Chez Balmain, cette force c’est d’assumer aussi ses formes et sa couleur.

être designer auj c’est assumer qui on est.

Olivier : « De par l’exercice de mon métier je suis un political statement. Le fait d’être un homme noir, mais aussi mes castings, les formes de femmes que je fais défiler. Je veux ouvrir la porte à d’autres visions de l’esthétique. Ce qu’a fait Sonia [Rykiel] avec les urnes je le ferait aussi; si mon pays était en danger jutiliserais ma mode pour exprimer mes convictions]

Parlons de la couverture de têtu.

Olivier : « Exhibisionnisme ? D’autres l’ont fait. Pas besoin de scandale. C’était choix très personnel, de m’exprimer sur qui je suis au dela du designer (racisme, homosexualité, adoption, parfois le manque d’espoir) : Olivier sans Balmain. »

Isabel : « Avec le système des pré-collections, a commencé la pression continue : plus de bol d’air. Je fais une collection tous les mois et demi. Mathématiquement on est rentard alors même qu’on a pas encore commencé. D’où le mal etre grandissement chez le créateur car on a le sentiment de ne plus faire ce qu’on voudrait. C’est difficile d’etre créatif, de développer les tissus, de recommencer, d’aboutir. Auj. j’ai le sentiment de plus avoir le temps d’aboutir les choses. »

Olivier : « Je livre une collection toutes les 6semaines également mais je ne le vis pas de la même façon. J’en ai besoin sinon je m’ennuie. quand mon défilé est en marche je pense déjà au prochain. Ça n’est pas évident de développer les tissus etc. dans ce temps imparti mais il faut savoir que cela va continuer comme ça. C’est ce que le consommateur veut plus. Mais plus j’ai de collections plus je suis content aussi. J’ai demandé à avoir plus de collections. JE réfléchis au thème de la prochaine saison avant même que la collection actuelle ne soit terminée. Ce qui m’excite c’est cette adrénaline. On se lasse très vite dans la mode (public, journaliste – d’où le plus vite, plus encore) donc place pour l’amateurisme et la spontanéité qui apportent une fraicheur qu’on a plus.

À l’unisson, Isabel et Olivier s’accordent pour dire qu’il y a de la place pour l’amateurisme mais que cela ne peut pas durer. Cela doit etre transfromé ensuite car  on ne peut être frais et enviable que pendant un temps. L’amateurisme donne un coté cool au designer mais c’est complètement éphémère et il ne faut pas chercher à être cool car ça n’est pas pérenne. On ne peut pas être cool 50ans, nous disent-ils. La mode est univers blasé, qui se lasse vite. C’est dans la longévité qu’on définit le designer donc au delà du cool, il faut chercher à être intemporel. Intemporel, cela veut dire que votre nom soit signifiant et signifie qc. dans 50ans. Finalement être designer aujourd’hui nécessite une certaine schizophrénie : rester soi-même mais pas trop, car la mode a besoin nouveauté et a ses propres codes. À ce titre, ils mettent en garde contre les suggestions marketing.

Olivier : « J’écoute des univers qui évoluent très vite – je suis très inspiré par nouvelle génération. Le plus dangereux c’est de garder son héritage, son ADN. savoir qui on est, savoir le modifier, le faire évoluer. Le pire c’est de perdre son ADN,  auquel cas on se perd et on perd son public. »

L’ADN d’Olivier ? Un mix d’orchestre live et de morceaux hip hop, mêlant obsession pour la mode française et pour tout ce qui est autour de lui auj. Il définit Balmain comme une maison contemporaine qui garde des codes très anciens comme la silhouette jolie madame d’après-guerre, à travers un aspect très structuré, très corsetté. Il confie essayer de suivre les pas de monsieur Pierre Balmain, qui avait lui-même une vision très contemporaine de sa marque, interprète-t-il.